A Mykolaïv, dans les ténèbres de la guerre

A la morgue de Mykolaïv (Ukraine), le 10 mars. Photos : Laurence Geai/Myop pour « Le Monde »

Une victime de bombardement dans un hôpital de Mykolaïv (Ukraine), le 10 mars. 

Dans cette ville pilonnée par les Russes, les hôpitaux tiennent le choc pour l’instant, mais les cadavres s’entassent à la morgue

ReportageMykolaïv (Ukraine) - envoyé spécial

Il est 19 heures, mercredi 9 mars, à Mykolaïv, une ville portuaire du sud de l’Ukraine. Une obscurité presque totale règne sur la ville, zébrée ponctuellement par les gyrophares d’une patrouille de police. Les rues sont vides depuis une heure, par anticipation du couvre-feu s’étendant de 19 heures à 6 heures du matin. « N’allumez pas les lumières dans vos chambres, uniquement dans la salle de bains. Nous sommes en régime de svetomaskirovka [black-out] pour gêner l’ennemi », prévient le vigile bedonnant, affalé devant un écran d’ordinateur.

Sa grosse voix résonne dans les ténèbres de l’unique hôtel fonctionnant encore en ville. L’écran est la seule source de lumière dans le vaste escalier central désert. « Vous avez entendu les explosions ? Le cirque commence », râle-t-il en remettant les clés. « N’utilisez pas l’ascenseur, car si un projectile tombe sur un transformateur, l’électricité sera coupée. Cela arrive souvent et vous resterez coincé dans l’ascenseur. Mon boulot, c’est de prévenir, après vous faites ce que vous voulez », poursuit nonchalamment le vigile en se rasseyant dans son fauteuil.

L’ascenseur parvient sans encombre au quatrième étage. Plongé dans une obscurité totale, le couloir exagérément large du Palace Ukraine conduit vers une chambre banale mais froide, où attend un plov (sorte de riz pilaf) à température ambiante, car commandé longtemps à l’avance. Aucun restaurant ne fonctionne depuis plus d’une semaine, ni aucun commerce d’ailleurs, à l’exception de rares épiceries. La large baie vitrée s’ouvre sur l’est, découvrant une ville fantôme, où luit de loin en loin la lumière blafarde d’un écran de télévision derrière un rideau, ou le néon d’un commerçant négligeant, probablement enfui.

Un bilan terrible

Des explosions sourdes retentissent au loin, cachées derrière les murs de la ville, à intervalles d’une ou deux minutes. Le rythme syncopé des roquettes multiples « grads » (le mot russe pour grêlons) s’abattant lourdement quelque part dans les environs ajoute un peu de tension à une ambiance sonore désormais habituelle. L’alerte aérienne finit par être déclenchée. Dans l’abri antibombardement de l’hôtel – un local technique en sous-sol où s’entasse le mobilier abîmé de l’établissement –, personne. Seuls les femmes et les enfants des faubourgs proches des positions russes s’y rendent scrupuleusement.

Certains quartiers du sud et du nord, à proximité des aéroports (militaire au sud, civil au nord), ont été pilonnés par l’artillerie et l’aviation russes. Les personnes âgées sont réticentes à descendre et monter les escaliers plusieurs fois par jour. En centre-ville, on se contente de se déplacer dans une pièce sans fenêtre ou on fait comme si de rien n’était. Encore rares sont ceux qui ont appliqué du scotch ou un film plastique sur leurs fenêtres, afin de prévenir les blessures causées par les éclats de verre soufflés par les explosions. Peu de temps après le déclenchement de l’alerte, le directeur de l’hôpital no 3, Alexandre Demianov, prévient qu’un grand nombre de blessés viennent de lui parvenir.

Le lendemain matin, le gouverneur de la région de Mykolaïv, Vitaliy Kim, donne un bilan terrible : cinq civils tués et quarante-neuf blessés au cours des dernières vingt-quatre heures. Ces derniers seront pour la plupart évacués vers des hôpitaux situés dans des régions plus éloignées du front, comme ceux d’Odessa, 150 kilomètres à l’ouest. « Nous devons conserver le plus de lits disponibles pour les blessés qui continueront d’affluer », explique Alexandre Demianov d’un air sombre.

Les hôpitaux de Mykolaïv tiennent pour l’instant le choc. Il n’en est pas de même pour la morgue du département d’examen médico-légal. Les cadavres de quatre-vingt-dix personnes tuées à la suite de l’invasion russe s’entassent dans une pièce et trois hangars, à même le sol. Il s’agit de trente civils et de soixante militaires, indique Iouri Zolotariov, médecin légiste. « Ce sont pour l’essentiel des blessures par balles et dues à des éclats. Il ne fait aucun doute que des bombes à sous-munitions sont utilisées par les Russes. J’ai retrouvé des sous-munitions intactes à l’intérieur du corps d’un soldat traversé par une roquette. »

« Tous ces crimes de guerre, dont l’utilisation de bombes à sous-munitions contre des civils, sont soigneusement documentés et seront transférés au Tribunal de La Haye », explique une inspectrice de police, qui refuse de dire son nom.

« Les épouses hurlaient avec une intensité… En vingt ans, je n’avais jamais entendu ça, reprend Iouri Zolotariov. Vingt ans ! J’ai travaillé pendant la guerre de Bosnie et je n’ai jamais vu une telle sauvagerie. Après avoir abattu leurs victimes, ils [les soldats russes] les ont lardées de coups de couteau dans le dos. C’étaient deux jeunes hommes à l’aérodrome qui avaient lancé des cocktails Molotov sur leurs tanks. Ils [les Russes] les ont attrapés, attachés et abattus d’une balle dans la tête, puis se sont déchaînés avec des couteaux. »

Militaires et civils mêlés

Malgré les températures négatives et les bourrasques de vent, l’odeur de décomposition saisit les visiteurs. La plupart des corps portent encore les vêtements ensanglantés dans lesquels la mort les a saisis. D’autres sont nus, enroulés dans des couvertures sales. Militaires et civils sont mêlés, en attendant une identification et parfois un test ADN, pour les plus abîmés.

Deux demi-sœurs de 3 et 17 ans figurent parmi les victimes des bombardements. Nikolaï Tchan-Tchu-Mila, un employé de la morgue, les a reconnues tout de suite. « Leurs parents sont les parrains de mes enfants. [Leur] mère était à l’hôpital en attente d’une opération le 5 mars, et le père de la cadette était parti retirer de l’argent quand leur maison a été bombardée. Veronika et Irina étaient dans la rue quand l’engin a explosé. »

Sa voix s’étrangle. Il attend quelques instants, reprend contenance et poursuit : « Je n’ai jamais vu ça. Nous recevons en moyenne trente corps par jour en ce moment. Nous sommes complètement débordés depuis deux semaines. Pas un jour de repos. Du matin au soir, nous bossons comme des dingues ! », fulmine cet homme de petite taille au crâne rasé. Le père de la cadette surgit, s’agite, son portable à l’oreille, tourne en rond pendant quelques minutes. Il range son téléphone, s’avance en direction de l’entrée de la morgue, mais son visage se décompose. Il tourne les talons et disparaît derrière un mur.

A cette face la plus sombre de la guerre, Mykolaïv oppose un pendant encourageant en la personne du gouverneur de la région, Vitaliy Kim, 40 ans. Ancien homme d’affaires aux origines coréennes, M. Kim ridiculise le prétexte de « dénazification » avancé par le président russe, Vladimir Poutine, pour envahir l’Ukraine. Au même titre que le président ukrainien d’origine juive, Volodymyr Zelensky, dont il est un allié politique. A travers ses courtes vidéos quotidiennes démarrant toujours par « Bonjour, nous sommes en Ukraine », Vitaliy Kim, souriant, raconte depuis le 24 février avec humour comment Mykolaïv bloque l’offensive russe vers Odessa. Il s’exprime le plus souvent en langue russe et brocarde joyeusement les « orques » (en référence aux créatures de J. R. R. Tolkien), auxquelles il assimile les troupes adverses. Ses vidéos sont désormais regardées par des millions d’Ukrainiens en quête de bonnes nouvelles.

Flanqué du général major Dmitri Martchenko, qui dirige la défense de Mykolaïv, et du colonel du SBU (service de sécurité) Roman Kostyenko, le gouverneur affiche sa sérénité sur le parvis de l’administration régionale, alors même que l’artillerie russe tonnait mercredi à tout juste 10 kilomètres. Enclin à voir le verre à moitié plein, il se félicite que Mykolaïv soit désormais « connue dans le monde entier. C’est une bonne chose, nous voulons voir ici autant de touristes qu’à Odessa. Mais des vrais, pas des Russes [référence aux soldats infiltrés sans insignes] ».

Selon lui, l’ennemi est actuellement progressivement repoussé hors des limites de la ville et se bat mal. « La moitié des effectifs militaires russes, ce sont des gamins de 17 à 20 ans qui ne savent pas ce qu’ils font là, ne savent pas se battre et n’ont aucune envie de se battre. On les a amenés ici pour en faire de la chair à canon. Remportez vos gosses, nous n’en avons pas besoin », dit-il, sans jamais cesser de sourire. Il a peu de chances d’être entendu des mères de soldats. En revanche, sa bonhomie et son entrain parviennent à dissiper, au moins dans les esprits, au moins temporairement, les ténèbres auxquelles les canons russes vouent la région de Mykolaïv.

Oleg Sentsov, un artiste au front pour la défense de Kiev

Oleg Sentsov, le réalisateur ukrainien, s’est engagé dans la défense territoriale de l’armée ukrainienne au premier jour de la guerre, le 24 février. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

Le cinéaste, ex-prisonnier politique en Russie, Prix Sakharov en 2018, s’est engagé dans l’armée ukrainienne après l’invasion russe

RencontreKiev - envoyé spécial

C’est un checkpoint sur un rond-point comme tant d’autres. Un checkpoint ordinaire, sur le périphérique de Kiev, avec des chevaux de frise, des blocs de béton et des sacs de sable, et une casemate pour se reposer et boire un thé. Des combattants contrôlent les voitures qui passent sur cet axe que l’armée russe pourrait emprunter lors de son offensive contre la capitale ukrainienne.

A côté du checkpoint, l’armée a installé un camp militaire improvisé dans une maison et un magasin de meubles. Lorsqu’ils ne sont pas de garde, c’est là que les combattants viennent grappiller quelques heures de mauvais sommeil. La base accueille une unité de la défense territoriale, cette troupe de centaines de milliers de volontaires, encadrés par des officiers à la retraite et des vétérans, qui ont rejoint l’armée ukrainienne dans la défense du pays.

Oleg Sentsov avait disparu depuis la déclaration de guerre de Moscou à l’Ukraine. Le cinéaste ukrainien, l’un des anciens prisonniers politiques les plus célèbres de la Russie de Vladimir Poutine, artiste mondialement reconnu et icône de la révolution démocratique ukrainienne, s’est engagé sur le front, comme tant de ses concitoyens, et s’est coupé du monde extérieur.

Icône démocratique

C’est sur le « checkpoint du rond-point », ainsi qu’il demande de le nommer, sans plus de précisions afin de ne pas être localisé par l’armée russe, que la défense territoriale a posté Oleg Sentsov. L’artiste, sans expérience militaire antérieure, est commandant adjoint de l’unité du colonel Arkadich, un officier de l’armée à la retraite. Après une semaine à tenir le checkpoint, en seconde ligne, le cinéaste a intégré un groupe mobile de la défense territoriale qui parcourt, dans les faubourgs de Kiev, la première ligne de front.

La vie d’Oleg Sentsov, qui travaillait sur son prochain film et à l’écriture de divers scénarios, a basculé, comme celle de tous les Ukrainiens, le 24 février. « A 5 heures du matin, ils ont tiré les premiers missiles sur Kiev. J’ai été réveillé par un ami garde-frontière qui m’a annoncé que les tanks russes étaient entrés en Ukraine, raconte le cinéaste lors d’une rencontre avec Le Monde au “checkpoint du rond-point”. J’ai fait les valises et, quinze minutes plus tard, j’ai pris la route pour emmener ma mère et mes deux enfants à Lviv [la ville refuge dans l’ouest de l’Ukraine]. Puis je suis revenu à Kiev le jour même et je me suis engagé dans la défense territoriale, pour combattre Poutine et défendre mon pays. »

Oleg Sentsov est une icône du mouvement démocratique en Ukraine. En 2014, après avoir participé à la « révolution de la dignité » à Maïdan, à Kiev, il est retourné dans sa Crimée natale envahie par l’armée russe et les séparatistes prorusses. Il aidait alors les soldats ukrainiens en leur livrant des provisions dans les bases militaires. Il est arrêté avec d’autres opposants politiques par le FSB, les services de renseignement russes, et accusé de « terrorisme ». Condamné l’année suivante à vingt ans de prison au terme d’un procès qualifié de « stalinien » par Amnesty International, il est envoyé dans une colonie pénitentiaire en Sibérie.

Oleg Sentsov devient mondialement célèbre. Le milieu international du cinéma se mobilise, suivi par les organisations de défense des droits humains, puis par les gouvernements européens et américain. En 2018, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution réclamant sa libération et il reçoit le prix Sakharov, décerné par le Parlement européen à une personne ayant consacré sa vie à la défense des libertés – le dernier prix, en 2021, a été décerné à un autre prisonnier politique de Vladimir Poutine, l’opposant russe Alexeï Navalny. Sentsov est finalement libéré en 2019 au cours d’un échange de prisonniers entre la Russie et l’Ukraine.

Lorsqu’il s’est rendu à Strasbourg, après sa libération, pour finalement recevoir le prix Sakharov, Oleg Sentsov a appelé, dans son discours, à la méfiance à l’encontre du pouvoir russe. Il raconte aujourd’hui en souriant avoir aussi eu un aparté avec le président français, Emmanuel Macron. « “Croyez-vous Poutine ?” lui ai-je demandé. “Il ne m’a jamais trompé”, a répondu Macron. “Vous verrez, il le fera dans l’avenir”, lui ai-je dit… » Le visage grave, Sentsov estime que, « aujourd’hui, c’est clair, le monde entier peut voir comment Poutine mène cette guerre contre l’Ukraine, contre des civils ».

« Une seule et même guerre »

L’artiste avoue « ne pas avoir cru en cette guerre ces derniers mois ». « J’ai commencé à comprendre seulement deux semaines auparavant que la guerre arrivait, car il y avait tout de même trop de signes annonciateurs. Et puis, soudainement, le dernier jour, je n’y croyais de nouveau plus, tellement cela semblait fou. Jusqu’à ce que je me réveille sous les tirs de roquettes… »

Oleg Sentsov est resté discret pendant que la crise couvait. Il a juste mis en garde, dans un entretien publié le 26 janvier par l’agence Reuters, contre « la stratégie du chaos et de la déstabilisation » du président russe. « Poutine veut faire de l’Ukraine un Etat déchu. Et si l’Ukraine tombe, alors il bougera davantage vers l’ouest. » Sentsov prévenait que « la Crimée, le Donbass, l’Ukraine » mais aussi « la Pologne, les pays baltes, la Moldavie, la Géorgie, le Kazakhstan » sont, dans l’esprit de Poutine, « une seule et même guerre ».

L’artiste s’est ensuite joint à un appel aux dirigeants du monde de la communauté culturelle et scientifique d’Ukraine en faveur de la paix, publié le 14 février, alors que la Russie avait déjà envoyé ses troupes aux frontières du pays. Les pressions internationales n’ont eu aucun effet sur Moscou, et l’invasion a commencé.

Oleg Sentsov, qui a présenté son dernier film, Rhino, en avant-première ukrainienne sept jours avant la guerre, a rangé ses scénarios en cours, l’un en ukrainien pour une comédie dramatique coproduite avec l’Allemagne et la Pologne, un autre en anglais coproduit avec Hollywood. « Ces projets appartiennent au passé. En deux semaines, nos vies ont changé, tout a changé », constate l’artiste, qui vit désormais en treillis dans la maison à côté du « checkpoint du rond-point » et ne retourne que rarement chez lui « prendre une douche chaude ».

« Pas d’autre choix »

Sa seule intervention publique, depuis que la guerre a éclaté, fut un court texte dicté par téléphone à son assistante, et publié le 3 mars par le site hollywoodien Deadline. Il y raconte la vie qui bascule « en un instant » et annonce qu’il a rejoint la défense de Kiev. Il y dénonce « les bombes russes qui s’abattent sur les enfants ukrainiens » et appelle au soutien « des intellectuels et des artistes qui s’opposent au régime sanguinaire de Poutine ».

Si Oleg Sentsov affirme aujourd’hui « ne toujours pas comprendre pourquoi Poutine ruine ainsi l’Ukraine, et ruine aussi la Russie », il se prépare, comme tous ses camarades, à « une guerre longue ». « C’est une guerre pour notre survie. Soit l’Ukraine survit et est victorieuse, soit le système Poutine survit. Il n’y a pas d’autre choix, raconte Sentsov. La seule question est désormais “To be or not to be” [“être ou ne pas être”]. Poutine veut nous tuer, anéantir notre pays. »

Le cinéaste ne croit plus en une négociation de dernière minute et se prépare, comme tous les Kiéviens engagés dans la défense de la ville, à un assaut de l’armée russe. « Même si notre président, Volodymyr Zelensky, concluait un accord avec Vladimir Poutine, le peuple ne l’accepterait pas, pense Sentsov. Le seul accord désormais possible serait : premièrement, la libération des territoires de notre pays ; deuxièmement, que Poutine et sa clique soient jugés pour crimes contre l’humanité ; et troisièmement, que la Russie paye pour la reconstruction de l’Ukraine. »

Oleg Sentsov est confiant dans « la victoire de l’Ukraine, avec le soutien international ». « Poutine est devenu un problème pour le monde entier. Il menace d’utiliser l’arme nucléaire, il est un danger. » Afin de bâtir « un empire russe », le maître du Kremlin veut, selon lui, « détruire l’Ukraine indépendante ». « C’est une guerre contre la culture ukrainienne, contre la mentalité ukrainienne, contre ce goût de la liberté, poursuit le cinéaste. Si l’Ukraine, en tant que pays libre et indépendant, était couronnée de succès, les Russes demanderaient à Poutine pourquoi on vit si mal en Russie, un pays bâti sur des mensonges. »

Pour Sentsov, « Poutine veut détruire la nouvelle Ukraine, celle qui a Maïdan pour point de départ ». « L’Ukraine a beaucoup changé en huit ans », explique-t-il, en dépit du conflit avec la Russie dans ses régions orientales. « Et là, avec cette guerre, l’Ukraine est forte et unie comme jamais. Même les russophones, qui auparavant étaient neutres et avaient un sentiment positif envers la Russie, brandissent des drapeaux ukrainiens. Tout le monde a compris que l’avenir du pays, c’est l’indépendance et l’Europe. »

Oleg Sentsov fait visiter la chambre qu’il partage avec quatre autres soldats. Son matelas est posé sur le sol, dans un coin. A côté, il y a son arme, et un casque militaire où est inscrit son groupe sanguin. Puis il rejoint des camarades qui viennent d’arriver devant la maison du « checkpoint du rond-point ». Il vérifie une lunette de fusil. Le colonel Arkadich confie discrètement que l’artiste est « un excellent commandant adjoint », en dépit de sa très récente intégration dans l’armée. « Il n’y a d’ailleurs plus de civils en Ukraine, ajoute l’officier, il n’y a que des combattants. »

« Poutine est le mal »

Le cinéaste regarde les alentours. « Il y a deux semaines encore, je me promenais pas très loin d’ici, avec ma mère et mes enfants, tranquillement… » Ce constat teinté de nostalgie ne l’empêche pas d’avoir le moral au beau fixe. « Toute ma vie, j’ai regardé des films hollywoodiens avec des super-agents qui combattent le mal, raconte-t-il en souriant. Aujourd’hui, Poutine est le mal et l’Ukraine n’a pas de super-agents, mais elle nous a, nous, le peuple ukrainien. Et nous allons combattre rue par rue, dans tout le pays, jusqu’à la libération. »

Le soleil, orangé, se couche à l’horizon. Le « checkpoint du rond-point » se prépare à une nouvelle nuit en état d’alerte. L’armée russe n’est pas loin, à l’orée de Kiev. Oleg Sentsov s’engouffre dans une Jeep avec deux autres combattants. Ils partent en mission sur la première ligne de front.

« Z », emblème d’un patriotisme russe exacerbé

Un Z aux couleurs du ruban de Saint-Georges, symbole de valeur militaire en Russie, à Saint-Pétersbourg, le 7 mars. AFP

Inscrite sur les blindés russes en Ukraine, la lettre, en alphabet latin, s’est répandue dans l’espace public

Moscou - correspondant

Elle s’affiche sur les pare-brise des voitures ou sur les réseaux sociaux, se dessine dans la nuit aux fenêtres des immeubles, se scande dans des flash-mobs… En à peine quelques jours, la lettre « Z » est devenue l’emblème du soutien à « l’opération militaire spéciale » lancée par Vladimir Poutine en Ukraine, le symbole d’un nouveau patriotisme exacerbé.

Ce « Z » écrit en alphabet latin est l’un des signes de reconnaissance tracés sur les blindés russes opérant en Ukraine. Après avoir laissé se développer diverses explications, la presse russe semblait s’accorder sur un marquage lié à la zone de déploiement. Les véhicules ainsi estampillés sont observés sur les fronts méridionaux de l’Ukraine, tandis que « V » serait destiné à ceux gravitant autour de Kiev et de Kharkiv.

« Z » s’est néanmoins imposé dans les esprits pour son caractère visuellement plus martial, et aussi pour les variations qu’il permet en russe. Les patriotes russes sont za, c’est-à-dire « pour » : ils sont « pour la victoire », « pour la paix », « pour la vérité »… Des institutions modifient leur nom en ligne pour mieux faire apparaître ce Z latin, comme le gendarme de l’Internet Roskomnadzor. Des tee-shirts siglés « Z » sont vendus en ligne, notamment sur le site de la chaîne RT. La lettre est présente jusque sur les véhicules militaires russes déployés en Syrie.

Occuper l’espace public

Mais c’est surtout l’espace public qu’il s’agit d’occuper, pour supplanter les messages anti-intervention qui font par ailleurs l’objet d’une surveillance policière. Des défilés automobiles sont organisés dans plusieurs villes drapeaux au vent ; des voitures se garent dans des parkings de façon à former des Z. Animateurs de télévision, députés ou sportifs se mettent au diapason. On a vu les jeunes patients d’un hôpital pour enfants malades sortir à l’extérieur pour former avec leurs corps la fameuse lettre. Ces démonstrations de loyauté et de patriotisme ne sont pas nouvelles. Depuis une dizaine d’années, on peut voir dans les rues des villes russes des voitures affichant des messages comme « Nous pouvons recommencer » (l’exploit de la seconde guerre mondiale), ou « A Berlin ! ».

Difficile de juger, aujourd’hui, à quel point la vague « Z » est massive, et spontanée. Les voitures de particuliers affichant l’emblème sont en réalité rares, et si le post sur les réseaux sociaux d’une jeune femme affichant un Z sur ses ongles est très repris, il est surtout exceptionnel.

Une vague très encadrée

Hormis quelques initiatives isolées, apparues dès les premiers jours du conflit, le mouvement a surtout été amplifié par un groupe nommé « Zachitniki », (« les défenseurs » en russe, mais avec le fameux Z latin) dont une vidéo, diffusée le 6 mars, a été très remarquée. Des jeunes hommes et femmes en tee-shirts noirs et postures martiales y clament leur soutien à « l’opération spéciale » visant à « nettoyer une nouvelle fois l’Europe du fascisme » : « Les rues des villes russes forment l’arrière de nos forces armées, nous promettons de ne pas les laisser sans protection. »

Depuis, le groupe inonde les réseaux sociaux de vidéos soigneusement produites, montrant les actions organisées dans différentes villes, l’héroïsme des soldats russes, ou rappelant la force de l’économie nationale face aux sanctions. En première ligne dans ce mouvement, Anton Demidov est le dirigeant de la Jeune Garde, organisation de jeunesse de Russie unie, le parti au pouvoir, et pourvoyeuse de cadres. Cette dernière affirme pourtant au Monde ne pas être derrière la création de Zachitniki.

La très encadrée vague « Z » n’est pas le meilleur outil pour juger du soutien russe à l’offensive en Ukraine. Celui-ci semble important − à hauteur de 66 %, selon un sondage qu’il convient toutefois de prendre avec des pincettes : il date déjà du 2 mars ; il est conduit par VTsIOM, un organisme étatique ; il mesure le soutien à « l’opération spéciale de défense du Donbass ».

Le mouvement témoigne plutôt de la volonté de l’Etat et des élites politiques russes de transformer ce soutien silencieux et passif d’une frange de l’opinion en une mobilisation sonore. Chaque secteur de la société est mis à contribution : le patriarche prêche en faveur de l’intervention (un pope qui avait fait un sermon pour la paix est poursuivi pour avoir « discrédité l’armée »), les recteurs affichent leur soutien, les enseignants reçoivent des consignes sur ce qu’il faut dire aux enfants et un collectif de « poètes et écrivains » publie des tribunes en faveur de la « dénazification ». Toutes ces initiatives doivent faire oublier les nombreuses lettres ouvertes anti-intervention des premiers jours du conflit.

Les difficultés attendues dans le pays, du fait notamment des sanctions massives, devraient renforcer ce front uni. « La vague patriotique est plus massive que le mouvement antiguerre, estime la politologue Tatiana Stanovaya. Chez beaucoup domine l’idée que des temps difficiles se présentent pour la Russie, qu’il faut s’unir derrière le drapeau, pas nécessairement derrière Poutine. Et en parallèle, une frange conservatrice et radicalisée de l’élite en profite pour essayer de montrer son importance en prenant la direction de cet élan. »

Signe d’une certaine brutalisation

La vague « Z » est aussi l’indicateur d’une certaine brutalisation qui pourrait s’emparer de la Russie. Le signe a été retrouvé tagué sur les portes d’entrée chez plusieurs personnalités ayant dit leur opposition au conflit. Il a aussi été remarqué dans les locaux de l’ONG Memorial, déjà en cours de liquidation, après une perquisition menée le 4 mars.

Des chaînes Telegram ont été créées pour dénoncer de simples citoyens. Les copies de leurs messages pacifistes s’y déversent à un rythme soutenu, avec des appels à prévenir la police contre les « traîtres ». A Krasnoïarsk, une jeune fille qui avait écrit « Non à la guerre » dans la neige a reçu une amende de 30 000 roubles (205 euros).

Arrêtée lors d’une manifestation le 6 mars à Moscou, une autre jeune femme aurait été frappée dans un poste de police. Le journal indépendant Novaïa Gazeta a publié un enregistrement audio de la séquence. On y entend l’un des policiers dire : « Poutine est de notre côté ! Vous êtes les ennemis du peuple russe, de l’Etat. On va vous buter et on aura une récompense pour ça. »

En Syrie, Moscou recrute des mercenaires pour épauler son armée

Des témoignages convergents indiquent qu’une campagne d’enrôlement est en cours dans les régions contrôlées par le régime Assad

Beyrouth - correspondante

Des mercenaires syriens vont être enrôlés aux côtés de l’armée russe en Ukraine. Vladimir Poutine l’a officialisé, vendredi 11 mars, en déclarant qu’il allait autoriser des « volontaires du Proche-Orient » à aller se battre, comme supplétifs des forces russes. Selon des témoignages recueillis par des observateurs syriens, la campagne de recrutement a déjà commencé dans les provinces sous contrôle du président Bachar Al-Assad. L’information avait été corroborée, lundi 7 mars, par le Pentagone. « Nous pensons qu’il y a une part de vérité dans les informations selon lesquelles les Russes cherchent des combattants syriens pour étoffer leurs rangs en Ukraine », avait expliqué son porte-parole, John Kirby.

La mobilisation de mercenaires syriens sur des théâtres de conflit étrangers n’est pas inédite. Des Syriens ont été déployés par la Russie et la Turquie en Libye, et par la Turquie au Haut-Karabakh. Côté russe, l’enrôlement s’est fait par le biais de sociétés de sécurité privées comme Wagner, proche du président Vladimir Poutine, présent en Syrie depuis l’intervention militaire russe en soutien au président Assad, fin 2015, et en Libye depuis 2018. Elles ont recruté des Syriens dès 2017 pour sécuriser des champs pétroliers et des infrastructures en Syrie, et traquer les combattants de l’organisation Etat islamique. « Puis, des Syriens ont été envoyés au front en Libye. Depuis un an, certains sont recrutés à des fonctions non combattantes au Donbass, pour construire des tranchées et des installations », explique Souhail Al-Ghazi, chercheur affilié au Center for Middle East Studies-Orsam, qui estime les salaires entre 800 et 1 800 dollars (entre 727 et 1 637 euros).

L’argent, principal moteur

Le 28 février, l’organisation de défense des droits de l’homme Syrians for Truth and Justice (STJ) a recueilli des témoignages qui confirment une campagne de recrutement en cours dans la province de Damas. « Le recrutement est opéré par des groupes de sécurité privée comme Wagner et des services de sécurité syriens. Il se fait par le biais des antennes du parti Baas, des Forces de défense nationale et d’autres milices locales. Mais il y a forcément un ordre venu de Russie », explique Bassam Al-Ahmad, le directeur de STJ. Les recrues sont, selon lui, d’anciens soldats de l’armée syrienne ou d’anciens insurgés qui ont été amnistiés par le régime dans le cadre des comités de réconciliation, à l’instar des membres du 5e corps d’assaut de Deraa (Sud), une milice locale composée d’anciens insurgés et soutenue par les Russes, déjà présents sur le front libyen.

Un Syrien récemment démobilisé des rangs de l’armée syrienne a ainsi confié au STJ avoir été informé par le responsable local d’un comité de réconciliation qu’un chirurgien-assistant au sein de la branche des renseignements de l’armée de l’air d’Harasta (province de Damas) établissait une liste de combattants prêts à partir en Ukraine, pour le compte d’une société de sécurité privée russe. « Il m’a dit qu’ils enregistraient seulement les combattants ayant une bonne expérience militaire et que la priorité allait aux personnes qui avaient combattu précédemment sous le commandement d’officiers russes ou dans les rangs de la 25e division de l’armée syrienne », a précisé le Syrien.

Le montant de l’émolument ne lui a pas été notifié. L’argent est le principal moteur d’engagement chez une majorité de mercenaires syriens. « Après avoir été démobilisé, je n’ai pas pu trouver de travail et la situation est critique. Il n’y a pas d’électricité, de chauffage ou de gaz », a ainsi témoigné le Syrien. Après dix ans de guerre et une crise économique désormais aiguë, plus de 90 % de la population est plongée dans la pauvreté et 14 millions de Syriens survivent de l’aide alimentaire.

Expérience du combat urbain

L’effort d’enrôlement a été confirmé au STJ par le responsable d’un comité de réconciliation de la province de Damas, qui dit l’avoir appris d’un officier de la branche des renseignements de l’armée de l’air. Ce dernier lui a dit que les « combattants vont être soumis à un petit entraînement par des officiers russes en vue de les envoyer en Russie puis de les transporter pour combattre en Ukraine dans le camp russe ».

L’organisation STJ a confirmé qu’une campagne de recrutement a été lancée dans la province de Soueida, dans le sud du pays. Fin février, le site d’information en ligne Deir Ezzor 24 avait révélé que la Russie avait appelé à mobiliser des volontaires à des postes de garde, pour des salaires de 200 à 300 dollars, ainsi que des mercenaires davantage rétribués, dans cette province du Sud-Est syrien. Le 5 mars, le quotidien panarabe Asharq al-Awsat a, pour sa part, affirmé qu’une liste de 23 000 Syriens a été établie parmi d’anciennes recrues de milices locales et de premiers contrats signés à de jeunes Syriens pour aller protéger des installations en Ukraine contre un salaire de 7 000 dollars pour une mission de sept mois.

« On sait que ceux qui ont rejoint des milices en Syrie arriveront en Ukraine, même si cela prend du temps. Peut-être que certains sont déjà arrivés », estime Omar Abou Laila, qui dirige le site d’information Deir Ezzor 24. L’acheminement de mercenaires syriens vers la Russie, puis le front ukrainien, n’a, à ce stade, pas été établi par les observateurs syriens ni par le Pentagone. « Les Syriens ne sont pour le moment pas utiles à l’armée russe, qui envoie ses colonnes de blindés, l’aviation, mais ne combat pas encore dans les zones urbaines, où il faut nettoyer rue après rue », estime Souhail Al-Ghazi. Leur expérience du combat urbain pourra, en revanche, s’avérer utile lorsque l’armée russe lancera l’assaut sur les villes comme Kiev.

La Chine, auxiliaire des opérations de désinformation russes

Pékin aide les médias du Kremlin à contourner la censure dont ils font l’objet en achetant des espaces publicitaires sur les réseaux sociaux

La guerre en Ukraine est un nouveau laboratoire de la coopération russo-chinoise en matière de manipulation de l’information : depuis le début de l’invasion russe, le 24 février, la propagande de Pékin fait ouvertement la courte échelle à celle menée par Moscou. Dans ce cadre, la Chine ne manque pas d’utiliser, en direction des Occidentaux, des réseaux sociaux inaccessibles à sa population, notamment Twitter et Facebook.

Sur Twitter, le quotidien nationaliste Global Times, contrôlé par le Parti communiste chinois (PCC), a ainsi relayé la désinformation russe selon laquelle le président Volodymyr Zelensky avait quitté son pays. Ce fut le cas, vendredi 4 mars, avec le hashtag #ukrainetensions. Le message reprenait une affirmation, fausse, diffusée par l’agence russe Sputnik, qui citait le président de la Douma. Dès le 26 février, un tweet accusait le chef de l’Etat ukrainien d’avoir fui Kiev pour Lviv – « Zelensky avait déjà quitté la capitale ukrainienne dès hier », assurait même CGTN, la grande chaîne d’Etat chinoise.

A l’occasion de cette guerre, « il faut noter l’approfondissement de la coordination entre les deux pays, qui ont appris récemment à agir de conserve en matière de désinformation et à s’échanger des récits, comme on l’a vu à Hongkong », souligne Paul Charon, chercheur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem), coauteur d’un rapport exhaustif sur les opérations d’influence chinoises. « Les Chinois ne se cachent plus, ils ont mobilisé fortement leurs porte-parole et reprennent mot pour mot le récit et le vocabulaire russe, évoquant par exemple “l’empire du mensonge” que seraient les Etats-Unis, une expression employée par le président Vladimir Poutine », précise M. Charon.

Les analystes américains d’Axios ont montré que Pékin avait acheté, ces jours derniers, des espaces publicitaires sur Facebook au profit de la Russie, afin de contourner la censure des médias d’Etat russes Sputnik et RT sur le réseau social. « Beaucoup de ces publicités, pour la plupart des clips de la télévision CGTN, diffusent les éléments pro-Russie et anti-OTAN et minimisent le rôle de la Russie dans l’invasion de son voisin », écrit Ashley Gold.

La propagande chinoise a aussi relancé une de ses opérations de désinformation favorites, consistant à accuser les Etats-Unis de fabriquer des armes biologiques. « La Chine presse les Etats-Unis de révéler les détails concernant les laboratoires biologiques qu’ils financent en Ukraine, y compris les types de virus stockés et la recherche qui a été conduite », a lancé, mardi 8 mars, le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Zhao Lijian. L’agence de presse officielle chinoise, Xinhua, a détaillé cette pseudo-entreprise en citant la peste, le choléra, l’antrax et la fièvre du lapin. Ce faisant, Pékin s’inscrit dans la droite ligne de son opération de 2020-2021 sur le Covid-19 : elle avait accusé les Etats-Unis d’avoir fabriqué le SARS-CoV-2 dans le laboratoire militaire de Fort Detrick – une manipulation elle-même copiée sur celle lancée par le KGB en 1983 pour laisser accroire que le sida était une création américaine.

« Motivations internes »

Kerry Allen, journaliste spécialiste des médias pour la BBC, a par ailleurs identifié un « journaliste » chinois embedded avec les troupes russes à Marioupol, la grande ville assiégée dans le sud de l’Ukraine. Il s’agit de « Lu Yuguang, correspondant en chef de la télévision Phoenix TV à Moscou et ancien officier de la marine ». Mardi, ce correspondant assurait que les Ukrainiens avaient pris en otage 1 000 personnes, dont 121 Chinois, pour en faire des boucliers humains. Dès le 22 février, a noté la BBC, l’homme se trouvait à 2 kilomètres de Louhansk, capitale de l’une des deux républiques autoproclamées du Donbass ukrainien, non loin de la frontière russe, et semblait « avoir un accès assez exclusif » aux opérations à venir. Il a pu décrocher une interview de Denis Pouchiline, leader de l’autre territoire séparatiste, la république autoproclamée de Donetsk.

La chaîne prochinoise Phoenix TV a été créée en 1996 par un ancien officier de l’Armée populaire de libération (APL), Liu Changle. Dans un portrait publié en 2003, le South China Morning Post, à Hongkong, révélait que M. Liu « avait des amis haut placés dans l’unité de propagande de l’APL ».

Il convient toutefois de rester prudent sur l’interprétation de cette coopération sino-russe, qui ne signifie pas un alignement aveugle, estime Paul Charon. « Côté chinois, je pense qu’elle répond à des motivations essentiellement internes. Car un échec de Poutine en Ukraine pourrait conduire certains, au sein du parti, à faire la critique du positionnement de Xi Jinping quelques mois seulement avant le 20e congrès du PCC. » Les messages destinés aux étrangers et ceux martelés sur les réseaux chinois ont donc un double objectif, selon ce spécialiste : il s’agit de prouver que les Etats-Unis sont responsables de la guerre, mais aussi de faire baisser le niveau des critiques qui pourraient rejaillir sur Xi Jinping en interne.

Sur Internet, les « trolls » du Kremlin à la peine

Dans un environnement très hostile, les agents d’influence russes ont du mal à imposer leur narratif

Mercredi 2 mars : sur la page Facebook du Monde, comme sur celle d’Emmanuel Macron, plusieurs centaines de commentaires douteux apparaissent subitement sous nos articles consacrés à la guerre en Ukraine. Tous ressassent les mêmes arguments prorusses : aucun bâtiment civil n’a été touché lors de l’invasion, les Ukrainiens sont dirigés par un gouvernement nazi, la Russie a été forcée d’intervenir à cause de l’OTAN… Tous ont un autre point commun : ils ont été publiés par des profils d’internautes en Afrique de l’Ouest.

Hasard, expression d’un sentiment partagé dans certains pays d’Afrique, ou opération de propagande organisée ? Sollicité par Le Monde, Facebook a mené une analyse de ces vagues de commentaires prorusses et n’a pas détecté « d’opération inauthentique coordonnée » – la manière dont le réseau social désigne la plupart des opérations de propagande étatique.

Le réseau social a cependant suspendu une page malienne à forte audience, qui publiait depuis peu des messages exclusivement prorusses, parce qu’elle « trompait les utilisateurs sur sa localisation géographique réelle et cherchait à monétiser l’attention portée par le grand public à la guerre en Ukraine », explique le réseau social. Ces dernières années, la Russie a fortement investi dans ses capacités de propagande en Afrique, et notamment, avec un certain succès, au Mali, où les messages de Moscou surfent sur les critiques de la France.

Opérations d’influence bâclées

Toujours très présents en ligne, les trolls russes et prorusses semblent toutefois avoir perdu de leur efficacité. Depuis 2016, et la mise au jour des opérations de déstabilisation menées aux Etats-Unis par l’Internet Research Agency russe (IRA), Facebook et les autres réseaux sociaux ont mis en place de nombreuses contre-mesures. Les opérations de propagande russe ont dû s’adapter et s’appuyaient plus directement ces dernières années sur le soft power russe et ses médias d’Etat, RT et Sputnik.

Le blocage de ces deux chaînes sur les réseaux sociaux dans toute l’Europe, fin février, a provoqué un petit séisme. Privé de ce canal privilégié, devenu le principal outil de diffusion de ses arguments, Moscou a dû faire évoluer ses pratiques, avec ce qui semble être une certaine fébrilité, et dans un climat particulièrement hostile, avec un soutien quasi unanime des opinions publiques à l’Ukraine.

L’ambassade de Russie en France, qui rediffusait énormément les articles de RT sur les réseaux sociaux, doit, depuis une semaine, se contenter de partager des messages publiés par des comptes douteux. War on Fakes, un site de fact-checking récemment mis en ligne par Moscou pour dénoncer des infox ukrainiennes, trahit une certaine précipitation : sa version en français est remplie d’erreurs de traduction et de fautes d’orthographe. Le compte Twitter officiel du ministère de la défense russe est, depuis plusieurs jours, passé en « privé », et ses messages ne sont accessibles qu’à ses abonnés.

S’y ajoutent de multiples difficultés matérielles : l’effondrement du cours du rouble renchérit le recours à des prestataires étrangers ; le blocage des outils publicitaires de toutes les grandes sociétés du numérique limite les capacités de promotion des messages russes ; et la mobilisation d’une importante communauté de chercheurs en open source (sources ouvertes), à commencer par le site Bellingcat, qui documentent en temps réel les attaques contre des civils, contredisent l’un des éléments-clés de la propagande de Moscou.

Censure et opérations militaires

Peut-on pour autant en conclure que les vieilles recettes des campagnes d’influence russes en ligne ne fonctionnent plus ? « Après avoir dominé les arts sombres de la désinformation ces huit dernières années, la maîtrise du Kremlin dans les espaces informationnels apparaît désormais comme une escroquerie, une fiction, un autre mensonge », écrit Carole Cadwalladr, la journaliste du Guardian qui avait révélé le scandale Cambridge Analytica et l’implication de la Russie dans des opérations de déstabilisation politique au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Pour autant, la propagande russe est loin d’avoir disparu d’Internet. Elle continue de tirer parti de ce qu’elle a su, ces dernières années, faire le mieux, en appuyant sur les divisions réelles ou supposées dans les opinions occidentales – et essaime largement, en France, dans les mouvances antivaccination, un sujet identifié comme porteur par les propagandistes russes bien avant la pandémie de Covid-19. Moscou s’appuie aussi sur le mouvement complotiste QAnon, qui voit dans Vladimir Poutine un proche allié de Donald Trump dans une lutte contre les « élites pédosatanistes ».

Les contenus de la propagande russe restent très visibles sur Telegram, réseau social très peu modéré, où l’un des principaux canaux anglophones prorusses, « Intel Slava Z », cumule plus de 230 000 abonnés. Mais les mesures de censure du Web prises par Moscou limitent aussi la portée de ses messages, y compris sur le réseau social chinois TikTok, décrit comme « un élément crucial de l’appareil de désinformation du Kremlin » par le think tank anglais Institute for Strategic Dialogue, qui documente les publications de l’Etat russe en ligne. Début mars, plusieurs influenceurs russes diffusaient sur TikTok le même discours justifiant « l’opération militaire spéciale en Ukraine ». Depuis, la mise en ligne de nouvelles vidéos depuis la Russie a été bloquée par TikTok, tout comme l’accès aux contenus publiés à l’étranger.

Les trolls russes peuvent aussi toujours compter sur l’aide de groupes de pirates proches de l’Etat. Le groupe de hackeurs biélorusses Ghostwriter, spécialisé dans la désinformation, s’est montré particulièrement actif ces dernières semaines – plusieurs tentatives de piratage visant l’Ukraine ou des pays proches lui ont été attribuées. Par le passé, ce groupe avait notamment infiltré des sites Internet d’information pour y publier de faux articles, ou détourné des comptes sur les réseaux sociaux, en particulier dans les pays baltes, la Pologne et l’Allemagne.

Et en Ukraine, Moscou semble avoir changé de tactique. Dans les premiers jours du conflit, des messages diffusés en ligne avaient tenté de persuader la population que les militaires ukrainiens déposaient massivement les armes. Face à une contre-propagande ukrainienne très organisée, l’armée russe semble avoir cherché, ces derniers jours, à détruire directement les infrastructures de communication du pays. Une tactique qui s’est retournée contre elle : les coupures de réseau 3G ayant rendu les téléphones sécurisés des militaires russes inopérants, l’armée ukrainienne a réussi à intercepter des communications sensibles passées sur des appareils cellulaires classiques.

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