Il est 19 heures, mercredi 9 mars, à Mykolaïv, une ville portuaire du sud de l’Ukraine. Une obscurité presque totale règne sur la ville, zébrée ponctuellement par les gyrophares d’une patrouille de police. Les rues sont vides depuis une heure, par anticipation du couvre-feu s’étendant de 19 heures à 6 heures du matin. « N’allumez pas les lumières dans vos chambres, uniquement dans la salle de bains. Nous sommes en régime de svetomaskirovka [black-out] pour gêner l’ennemi », prévient le vigile bedonnant, affalé devant un écran d’ordinateur.
Sa grosse voix résonne dans les ténèbres de l’unique hôtel fonctionnant encore en ville. L’écran est la seule source de lumière dans le vaste escalier central désert. « Vous avez entendu les explosions ? Le cirque commence », râle-t-il en remettant les clés. « N’utilisez pas l’ascenseur, car si un projectile tombe sur un transformateur, l’électricité sera coupée. Cela arrive souvent et vous resterez coincé dans l’ascenseur. Mon boulot, c’est de prévenir, après vous faites ce que vous voulez », poursuit nonchalamment le vigile en se rasseyant dans son fauteuil.
L’ascenseur parvient sans encombre au quatrième étage. Plongé dans une obscurité totale, le couloir exagérément large du Palace Ukraine conduit vers une chambre banale mais froide, où attend un plov (sorte de riz pilaf) à température ambiante, car commandé longtemps à l’avance. Aucun restaurant ne fonctionne depuis plus d’une semaine, ni aucun commerce d’ailleurs, à l’exception de rares épiceries. La large baie vitrée s’ouvre sur l’est, découvrant une ville fantôme, où luit de loin en loin la lumière blafarde d’un écran de télévision derrière un rideau, ou le néon d’un commerçant négligeant, probablement enfui.
Un bilan terrible
Des explosions sourdes retentissent au loin, cachées derrière les murs de la ville, à intervalles d’une ou deux minutes. Le rythme syncopé des roquettes multiples « grads » (le mot russe pour grêlons) s’abattant lourdement quelque part dans les environs ajoute un peu de tension à une ambiance sonore désormais habituelle. L’alerte aérienne finit par être déclenchée. Dans l’abri antibombardement de l’hôtel – un local technique en sous-sol où s’entasse le mobilier abîmé de l’établissement –, personne. Seuls les femmes et les enfants des faubourgs proches des positions russes s’y rendent scrupuleusement.
Certains quartiers du sud et du nord, à proximité des aéroports (militaire au sud, civil au nord), ont été pilonnés par l’artillerie et l’aviation russes. Les personnes âgées sont réticentes à descendre et monter les escaliers plusieurs fois par jour. En centre-ville, on se contente de se déplacer dans une pièce sans fenêtre ou on fait comme si de rien n’était. Encore rares sont ceux qui ont appliqué du scotch ou un film plastique sur leurs fenêtres, afin de prévenir les blessures causées par les éclats de verre soufflés par les explosions. Peu de temps après le déclenchement de l’alerte, le directeur de l’hôpital no 3, Alexandre Demianov, prévient qu’un grand nombre de blessés viennent de lui parvenir.
Le lendemain matin, le gouverneur de la région de Mykolaïv, Vitaliy Kim, donne un bilan terrible : cinq civils tués et quarante-neuf blessés au cours des dernières vingt-quatre heures. Ces derniers seront pour la plupart évacués vers des hôpitaux situés dans des régions plus éloignées du front, comme ceux d’Odessa, 150 kilomètres à l’ouest. « Nous devons conserver le plus de lits disponibles pour les blessés qui continueront d’affluer », explique Alexandre Demianov d’un air sombre.
Les hôpitaux de Mykolaïv tiennent pour l’instant le choc. Il n’en est pas de même pour la morgue du département d’examen médico-légal. Les cadavres de quatre-vingt-dix personnes tuées à la suite de l’invasion russe s’entassent dans une pièce et trois hangars, à même le sol. Il s’agit de trente civils et de soixante militaires, indique Iouri Zolotariov, médecin légiste. « Ce sont pour l’essentiel des blessures par balles et dues à des éclats. Il ne fait aucun doute que des bombes à sous-munitions sont utilisées par les Russes. J’ai retrouvé des sous-munitions intactes à l’intérieur du corps d’un soldat traversé par une roquette. »
« Tous ces crimes de guerre, dont l’utilisation de bombes à sous-munitions contre des civils, sont soigneusement documentés et seront transférés au Tribunal de La Haye », explique une inspectrice de police, qui refuse de dire son nom.
« Les épouses hurlaient avec une intensité… En vingt ans, je n’avais jamais entendu ça, reprend Iouri Zolotariov. Vingt ans ! J’ai travaillé pendant la guerre de Bosnie et je n’ai jamais vu une telle sauvagerie. Après avoir abattu leurs victimes, ils [les soldats russes] les ont lardées de coups de couteau dans le dos. C’étaient deux jeunes hommes à l’aérodrome qui avaient lancé des cocktails Molotov sur leurs tanks. Ils [les Russes] les ont attrapés, attachés et abattus d’une balle dans la tête, puis se sont déchaînés avec des couteaux. »
Militaires et civils mêlés
Malgré les températures négatives et les bourrasques de vent, l’odeur de décomposition saisit les visiteurs. La plupart des corps portent encore les vêtements ensanglantés dans lesquels la mort les a saisis. D’autres sont nus, enroulés dans des couvertures sales. Militaires et civils sont mêlés, en attendant une identification et parfois un test ADN, pour les plus abîmés.
Deux demi-sœurs de 3 et 17 ans figurent parmi les victimes des bombardements. Nikolaï Tchan-Tchu-Mila, un employé de la morgue, les a reconnues tout de suite. « Leurs parents sont les parrains de mes enfants. [Leur] mère était à l’hôpital en attente d’une opération le 5 mars, et le père de la cadette était parti retirer de l’argent quand leur maison a été bombardée. Veronika et Irina étaient dans la rue quand l’engin a explosé. »
Sa voix s’étrangle. Il attend quelques instants, reprend contenance et poursuit : « Je n’ai jamais vu ça. Nous recevons en moyenne trente corps par jour en ce moment. Nous sommes complètement débordés depuis deux semaines. Pas un jour de repos. Du matin au soir, nous bossons comme des dingues ! », fulmine cet homme de petite taille au crâne rasé. Le père de la cadette surgit, s’agite, son portable à l’oreille, tourne en rond pendant quelques minutes. Il range son téléphone, s’avance en direction de l’entrée de la morgue, mais son visage se décompose. Il tourne les talons et disparaît derrière un mur.
A cette face la plus sombre de la guerre, Mykolaïv oppose un pendant encourageant en la personne du gouverneur de la région, Vitaliy Kim, 40 ans. Ancien homme d’affaires aux origines coréennes, M. Kim ridiculise le prétexte de « dénazification » avancé par le président russe, Vladimir Poutine, pour envahir l’Ukraine. Au même titre que le président ukrainien d’origine juive, Volodymyr Zelensky, dont il est un allié politique. A travers ses courtes vidéos quotidiennes démarrant toujours par « Bonjour, nous sommes en Ukraine », Vitaliy Kim, souriant, raconte depuis le 24 février avec humour comment Mykolaïv bloque l’offensive russe vers Odessa. Il s’exprime le plus souvent en langue russe et brocarde joyeusement les « orques » (en référence aux créatures de J. R. R. Tolkien), auxquelles il assimile les troupes adverses. Ses vidéos sont désormais regardées par des millions d’Ukrainiens en quête de bonnes nouvelles.
Flanqué du général major Dmitri Martchenko, qui dirige la défense de Mykolaïv, et du colonel du SBU (service de sécurité) Roman Kostyenko, le gouverneur affiche sa sérénité sur le parvis de l’administration régionale, alors même que l’artillerie russe tonnait mercredi à tout juste 10 kilomètres. Enclin à voir le verre à moitié plein, il se félicite que Mykolaïv soit désormais « connue dans le monde entier. C’est une bonne chose, nous voulons voir ici autant de touristes qu’à Odessa. Mais des vrais, pas des Russes [référence aux soldats infiltrés sans insignes] ».
Selon lui, l’ennemi est actuellement progressivement repoussé hors des limites de la ville et se bat mal. « La moitié des effectifs militaires russes, ce sont des gamins de 17 à 20 ans qui ne savent pas ce qu’ils font là, ne savent pas se battre et n’ont aucune envie de se battre. On les a amenés ici pour en faire de la chair à canon. Remportez vos gosses, nous n’en avons pas besoin », dit-il, sans jamais cesser de sourire. Il a peu de chances d’être entendu des mères de soldats. En revanche, sa bonhomie et son entrain parviennent à dissiper, au moins dans les esprits, au moins temporairement, les ténèbres auxquelles les canons russes vouent la région de Mykolaïv.